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Quelle est la genèse de cette exposition ?

Je pense que la période de ces trois ans de Covid a été pour nous tous, artistes, intellectuels, philosophes, journalistes, etc., un important moment de réflexion. Si on ne l’a pas pris comme tel, c’est que l’on n’a vraiment rien compris. Et si on en est bien conscient, se pose alors cette question : comment créer après, comment exposer après ? Je me suis toujours interrogé sur la façon dont on peut être artiste en période de crise, mais là c’est encore plus d’actualité. Si l’on n’y réfléchit pas, cela signifie qu’on repart comme avant, que le carton jaune donné par la nature n’aura servi à rien, qu’on va recommencer les mêmes erreurs. À la différence près que la fois suivante le carton sera rouge avec la mention « game over ». L’exposition essaye de répondre à ces questions.

Comment l’avez-vous abordée ?

J’ai pris comme point de départ un aspect économique que je traite de façon philosophique. J’ai intitulé l’exposition « How Much is Enough » , autrement dit combien nous faut-il pour que ce soit assez, combien faut-il de temps pour avoir un projet de vie, combien a-t-on besoin de dieux sur la planète pour qu’on puisse y croire, de combien de matériaux a-t-on besoin pour qu’on puisse poursuivre l’aventure ? Cette question du combien nous ramène à la question essentielle de l’énergie qui est évidemment liée au marché et qui nous renvoie à une image très banale, celle d’une assiette, dans laquelle j’ai l’impression que tout se joue. En effet, si nous n’avons pas assez d’énergie, nous ne pouvons rien faire. L’économie, la bourse, la politique… tout est lié pour que dans notre assiette il y ait de quoi aller de l’avant. Depuis 2015, je parle d’effondrement, je parle de l’obsolescence des objets, des objets qui meurent. À chaque fois on m’a dit, ainsi qu’à ceux qui abordent ce même sujet, qu’on freinait la roue, qu’on voulait que tout s’arrête. Or l’idée n’a jamais été que tout s’arrête mais plutôt de savoir comment continuer.

De quelle façon ?

Je fais le lien entre ces deux opposés que sont le marché aux puces et Wall Street et je dis qu’on ne peut pas comprendre l’état du monde sans penser à ces opposés. En effet, une fois qu’un objet arrive dans le premier, il nous donne l’indice qu’il en a terminé avec la bourse. Il y a une vingtaine d’années, j’étais allé au marché aux puces de Casa Barata, à Tanger où il y avait de nombreux téléphones Nokia à très bas prix. J’avais compris que c’était la fin de Nokia, dont on ne parle plus aujourd’hui. La Bourse traite la matière première et le marché aux puces, la faillite, la mort de cette matière, comme s’il s’agissait d’un cimetière. L’exposition présente ainsi une vidéo tournée à Casa Barrata « La maison la moins chère ». Dans d’autres œuvres, je questionne directement la notion de quantité, également de grande actualité. Et notamment avec une œuvre Blackbox, composée de 99 boîtes aux lettres noires. À première vue, elle parait minimaliste. C’est tout le contraire puisque ces boîtes correspondent aux 99 noms de Dieu dans la religion musulmane. Pourquoi en a-t-on besoin d’autant pour croire en un Dieu ? Je peux déployer cette œuvre parce que l’espace est immense.

Justement comment avez-vous abordé les 1 000 m2 carrés de superficie ?

L’espace est carrément muséal et la relation du public avec les œuvres est forcément différente de celle qui se crée dans une galerie. J’ai donc essayé de le traiter d’une autre façon en choisissant des pièces anciennes que je mets dans un contexte nouveau pour moi et que je fais dialoguer avec des œuvres plus récentes et d’autres spécialement réalisées pour l’occasion. Cela me permet de proposer une sorte de mini-rétrospective. Vous m’avez dit un jour : « Je me situe entre l’archive et l’archéologie » … Au marché aux puces, le téléphone Nokia que je viens d’évoquer devient archive et quand il rentre dans un musée des médias, il devient archéologie. Il est à la fois dans l’un et dans l’autre. Et entre le marché et le musée, on trouve Wall Street qui donne le prix de tout, qui nous dit how much et nous vend indifféremment du blé, de l’uranium, du pétrole… C’est ce qui me conduit à évoquer Marx, qu’on commence à relire en ce moment : il disait que jusqu’alors les philosophes n’avaient fait qu’interpréter le monde de diverses façons et qu’il s’agissait dorénavant de le transformer. L’idée est d’autant plus intéressante que nous sommes, non pas devant une crise, mais devant plusieurs en même temps, aussi bien politique, économique, religieuse, sanitaire, mondiale… puisqu’aujourd’hui les crises aussi sont connectées. Nous vivons dans un monde de plus en plus complexe et nous nous efforçons de le réduire et de le synthétiser, et dans cette course effrénée à tout simplifier, nous risquons de tout sacrifier.

Propos recueillis par Henri-François Debailleux

Du 10 septembre au 19 novembre 2022

Galerie Ceysson & Bénetière

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